Catalogue du 55ème Salon de Montrouge2010


Isabelle Le Minh a beau sortir de la meilleure école de photographie de France, celle d’Arles, elle s’est peu à peu écartée de ce médium au fil de son parcours. Mais elle continue d’explorer l’histoire du genre à travers ses installations, constituant mises en abîme et répertoires d’images et de mots.


En 2003, elle réalise un premier travail conceptuel à l’aide de moyens encore purement photographiques : elle s’attache, à l’aide d’une chambre photographique, à reproduire les revers des tableaux du Musée des beaux-arts de Caen. « J’avais envie que le spectateur projette sa propre image dans le tableau à partir des informations livrées par le cartel », explique-t-elle. À travers signes et annotations, l’œuvre se donne en deçà. Mais, déçue par l’académisme qui règne selon elle aujourd’hui dans le mode d’expression qu’elle avait choisi, elle s’est ensuite orientée vers ce qu’elle appelle « de la photographie sans photographie ». Évoquant la disparition de la culture de l’argentique avec l’apparition du numérique, consciente de la richesse des propositions artistiques qui ont fait Histoire, elle met en scène l’obsolète, « la crise du sujet » provoquée par la multiplication soudaine des clichés. Les grands noms de l’histoire du medium lui inspirent des œuvres énigmatiques : elle s’empare par exemple de quelques classiques de Cartier-Bresson, dont elle efface sur Photoshop les personnages. Scènes vides, dénuées enfin de cet « instant décisif » qui a fait la gloire du maître. Elle explore aussi le hors champ d’une photo trouvée, montrant un photographe de dos accompagné d’une fillette nous regardant, et en montre par le biais d’un trucage informatique l’envers, homme de face et fillette de dos.


S’éloignant toujours plus de la photographie, elle réalise depuis cinq ans une œuvre de longue haleine, intitulée Listing. Sur plus de trois cents pages, elle y énumère toutes les phrases grâce auxquelles on caractérise ces artistes si nombreux dont on oublie le nom. Elle les classe avec précision par catégories. « Tu sais, l’artiste qui a organisé une évasion fictive, a fait une potence escamotable, a fait un tableau avec des œufs, a fait un karaoké, peint des immeubles », etc. Elle montre cette énumération sous forme de fax vomissant pendant des heures sa litanie, ou sur quatre écrans vidéo semblables à un jackpot. Enfin, dans une autre tentative de classification illusoire, elle range les portraits d’artistes en fonction des règles stéréotypées du genre : celui qui prend la position du penseur, celui qui cache son visage, celui qui pose à côté de sa toile… Vertige de la liste, qui compose avec l’absurdité de toute catégorisation.



Emmanuelle Lequeux est critique d’art et journaliste. Elle écrit notamment pour le journal Le Monde et la revue Beaux-Arts magazine.

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